Un soir dans la genèse…

Il pleut sur le pays de Nod, quasiment abandonné, dépourvu d’âmes de rires et de vertus. Depuis que Caïn s’est établit là-bas pour fonder Enoch, Eve n’a de cesse de regarder l’horizon, cette cité maudite, tentant désespérément d’y apercevoir son fils chassé par l’être suprême. Seul un pont en ruine relie encore les deux rives déchirées par ce crime passionnel inexplicable. Se pouvait-il que Caïn n’aime pas son frère ? Adam se disait intimement lié au créateur et parlait en son nom, laissant là Eve, souffrante, désireuse de revoir son fils adoré mais meurtrier. Le pays de Nod, froid et ténébreux l’attirait inexorablement, comme si l’amour d’une mère permettait aux damnés de se repentir.

Elle décrivait des cercles dans le sable, contenant des caractères connus de tous ceux qui se réfugiait dans le pays de Nod pour échapper à la colère d’Adam. Et uniquement d’eux. La cité maudite l’appelait comme un écho. Elle laissait s’échapper les voix de ses habitants, errants mais à l’abris des intempéries. Caïn s’était proclamé gardien de la ville, veillant sur ses ouailles comme un père veille sur ses enfants. C’est ainsi qu’il les nomme d’ailleurs. Quel Enochien aurait pu survivre sans son appui et sa protection presque divine.

Eve regardait tristement les symboles qu’elle dessinait devant elle, y ajoutant quelques barres et des vagues sous les lettres. Elle n’eut pas le temps de finir. L’eau vint happer son œuvre littéraire sablée, interdite par Adam autrefois. Il fallait cultiver les terres, se nourrir, travailler sans fin, jusqu’à l’épuisement. Ce qu’Abel faisait sans mal du fait de son handicap. Caïn par une intelligence hors norme se distinguait de son frère, s’adonnant aux plaisirs de la lecture et de l’écriture en dépit des ordres de son père.

Elle demeurait là, assise en tailleur, attendant que la mer la porte jusqu’à Atlantis, la cité des fonds marins. Le seul souvenir qu’elle gardait de cette terre était le long chenal, le seul à l’air libre, celui qui reliait la cité depuis la grotte d’émergence aux terres de Pangea. Le père d’Eve l’y emmenait très souvent, jusqu’à ce que la terre ne subisse la tragique explosion de milliers de constellations. Le chenal fut détruit par l’océan et personne ne put jamais redescendre à Atlantis sauf le père d’Eve, une de ces créatures que le monde fabrique. Il respirait sans difficultés sous l’eau, imposant sa présence aux profondeurs.

Adam s’approcha d’elle, reluquant les lettres de sa femme sur le sable.

– Qu’ai-je dit Eve ? Ne sais-tu pas qu’il vaut mieux éviter d’écrire, sauf si tu veux raconter comment Dieu a créer ce monde. Tu pourras également parler de ton fils abominable et de ses frères. Garde ce livre précieusement et fait que ta descendance le transmette.

– Dieu ? Ton être suprême. Celui qui te parle dans tes rêves ?

– Oui celui-là. J’ai raconté à Seth que le jour et la nuit étaient autrefois mélangés. Tu peux peut-être l’ajouter à ton récit non ?

– Et pourquoi as-tu fais cela ?

– J’aime lui raconter des histoires avant de dormir. Mais douterais-tu de l’existence de Dieu Eve ?

– Je ne peux croire en son existence. Mon père a vu la création. Il a vu les enfants de la lumière réveiller des morts et raviver une flamme.

– Quels enfants ?

Eve se lassait des questions d’Adam et se prélassait sur le sable qu’elle ne voulait pas quitter. Son regard s’étendait au-delà du pays de Nod, bien au-delà même de l’horizon, au-delà de Dieu, entre le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres. L’inspiration gagnait ses pensées tandis qu’Adam se demanda soudain laquelle de ses côtes Dieu avait bien pu utiliser pour créer cette étrange compagne.