Thérèse Liotard ou la passion de la comédie

Pour Thérèse, « jouer la comédie c’est se mettre en danger ». Le comédien a cette fragilité excessive du fait qu’il s’expose au public, parce qu’il s’ouvre totalement. Mais de cette fragilité nait une force, une énergie capable d’en maitriser l’expression. Cette fragilité/force, Thérèse Liotard l’aura exploitée auprès des plus grands du cinéma. On retiendra également les deux dernières pièces dans lesquelles elle a joué. « Poker » (2007), de Jean Cassiès et mise en scène par la talentueuse Sonia Vollereaux et « L’Arbre à pain des Iles Sandwich » (2011), de Patrick Cauvin, mise en scène par Jean-Pierre Prévost. Et c’est en toute modestie qu’elle évoque son très beau parcours de comédienne jusqu’à sa passion de l’enseignement.

Parmi les films dans lesquels vous avez joué, quels sont, pour vous, les films cultes ?

Le 1er, c’est Agnès Varda, « L’une chante, l’autre pas ». Les féministes, c’est leur étendard. Ça fait partie de cette génération de films militants des années 70. Et Agnès Varda elle-même était la nouvelle vague. Tout ce qui a vieilli c’est la partie où il y a tout un groupe de filles qui chante. Et ça, ça a un peu vieilli parce que ce sont des chansons de l’époque. Cela dit, ça vaut le coup de le voir, de se représenter ce que c’était. Ça se passe dans les années 60 avec Gisèle Halimi, avocate qui est la première à défendre la petite qui a avorté. C’était passible de prison. C’est un film sur les femmes de l’époque. Le deuxième culte c’est « Viens chez moi, j’habite chez une copine », qui n’a pas vieilli, lui, du tout. Et le troisième c’est La gloire de mon père [couplé au Château de ma mère].

Entre, il y a d’autres films mais qui n’ont pas eu le même impact, ni le même succès, ni même aucune représentativité de la société : « Marthe » de Jean-Loup Hubert. Tavernier, il était un peu en avance… « La mort en direct » avec Romy Schneider . C’était un film prémonitoire. Harvey Keitel était reporter et il est chargé par sa production de télé, laquelle est jouée par Harry Dean Stanton. Tous les deux étaient complètement de styles opposés. C’est-à-dire qu’Harry Dean arrivait les mains dans les poches, sifflotant alors qu’en fait il avait bossé comme un malade mais il ne fallait surtout pas que ça se voit. Par contre Harvey, il arrivait sur le tournage et il voulait tout le temps avoir tous ses accessoires. Donc le pauvre accessoiriste, même si c’était pas prévu cette journée-là, il devait lui apporter absolument tout ce dont il avait besoin dans tout le film. Parce qu’il ne pouvait construire son personnage que comme ça. Et puis il y avait cet immense acteur suédois, Max Von Sydow, qui lui avait une troisième façon de jouer qui était mais… c’était absolument émouvant… On bavardait avant les prises. Et tout à coup, quand on disait « Moteur », son visage changeait. Il était tout à coup le personnage. Ça, ça stimule, car moi j’étais jeune à l’époque. Et il y avait évidemment Romy Schneider avec qui je n’avais pas de scène. Au contraire, on était toujours séparées parce que j’étais la femme du reporter. Le reporter poursuivait le personnage de Romy Schneider atteinte d’une maladie mortelle. Et son producteur voulait qu’il filme, puisqu’il avait une caméra greffée dans les yeux, pour qu’il filme sa mort. Romy, elle, était extrêmement fragile, toujours doutant, toujours supposant que ce n’était pas assez bien. Je l’ai vue une fois même rester enfermée dans sa loge, sa caravane et puis l’assistant venir frapper plusieurs fois. Et à la fin, je l’ai vue sortir en disant, ce que je fais c’est pas assez bien alors que je suis payée. Or, et c’est encore valable maintenant, les actrices sont beaucoup moins payées que les acteurs…

Vous avez commencé par être speakerine en 1970. Qu’est-ce qui vous a amenée au cinéma ?

Je faisais mes études à Bordeaux, et en même temps que je faisais mes études, en cachette de mes parents, je suis rentrée à la Compagnie Dramatique d’Aquitaine. Et la femme du directeur était speakerine à France 3 Aquitaine. Et donc un beau jour, elle arrive et demande à trois comédiennes de la troupe si elles ne voulaient pas venir faire des essais pour être speakerine. Et donc je suis allée faire des essais parce que figurez-vous que c’était payé, on gagnait un p’tit peu de sous. Pas beaucoup. Mais quand on est étudiante, j’étais en fac en même temps, et qu’il faut payer sa chambre, il faut payer sa bouffe etc. c’était plutôt bienvenu. Voilà comment je suis devenue téléspeakerine.

J’ai commencé comme figurante, d’ailleurs non, ce n’était figurante, c’était actrice de complément, s’il vous plait (rires), avec Robert Hirsch, à l’époque la star de la comédie française. J’étais au Cours Simon à l’époque. Dans mon cours il y avait Patrick Bouchitey -« La vie est un long fleuve tranquille ». C’était dans un Beckett. Georges Descrières jouait l’archevêque. Et il y a une scène minuscule. Il couche avec une petite pute. Et donc la petite pute est dans le lit. Et comme l’archevêque se pointe, hop il la recouvre avec le drap pour que l’archevêque ne la voit pas. Et comme moi ma seule réplique ça va être « J’étouffe, Seigneur »… quand je les entends discuter, je sais que c’est à moi de parler. Je commence à annoncer un p’tit peu que j’étouffe, normal hein, donc je remues un peu les pieds sous le drap. Et je sens dans la salle… un grand friselis de rires commence à monter. Pis d’un coup j’enlève le drap et là, la salle éclate de rire.

Quel est le rôle que vous avez eu le plus de plaisir à incarner ?

Il y en a plein… Comencini par exemple, « Un enfant de Calabre ». Ça se passe en Calabre [une région d’Italie] donc. Je joue une mère de famille dont le fils ainé, pas très grand, il devait avoir douze ou treize ans, en fait est un champion de course à pied. Il court tout le temps pieds nus. Comencini s’était inspiré de l’histoire vraie d’un sportif des années 60 qui avait la manie de courir pieds nus parce qu’il gagnait ses courses comme ça. Le père ne veut absolument pas entendre parler du fait que le garçon se voue à ça. Il faut qu’il fasse des études et qu’il aille plus loin que son père. Le père évidemment est pratiquement analphabète et la famille vit vraiment dans la misère. Et c’est la mère qui va, en cachette, aider le fils, le plus possible. Et le chauffeur de bus, qui emmène les enfants tous les matins, est joué par Gian Maria Volontè. Et il se rend compte que l’ainé, il amène son petit frère au bus. Mais lui, il ne monte pas. Il part en courant et il arrive avant. Donc il se dit, il faut que je l’aide le plus possible. Et ça c’était, tourné avec Comencini, c’était extraordinaire. C’est un très très grand cinéaste italien. Comencini faisait des films extrêmement populaires.

C’est vous qui choisissiez les films ou vous passiez des castings ?

A l’époque on me demandait. Je crois que quand on est très jeune comme ça on a tous les culots. Mais plus on vieillit, plus on joue, plus on se rend compte que c’est difficile. Moi je disais, « c’est sûr, vous ne m’avez pas vue jouer à bordeaux » -les captations n’existaient pas-, « oui nous ne m’avez pas vue mais je suis très bien ! » Et j’étais prise comme ça. Et je me souviens que quand Varda cherchait ses deux actrices -on avait fait une sorte d’association qui s’appelait La Coopérative du Spectacle parce qu’on trouvait que les agents, ils ne travaillaient pas beaucoup. Donc on représentait chacun un autre. On venait au rendez-vous avec tout le book, des comédiens de la coopérative. C’est pour ça qu’avec Agnès Varda, je lui montrais Valérie [Mairesse]. J’étais de très mauvaise humeur quand je suis allée la voir. Il faisait un temps de chien, froid, humide, je n’étais même pas maquillée. En plus on me disait qu’elle avait déjà vu tout le monde, qu’on n’était pas sûrs qu’elle ferait ce film. Quand je suis arrivée, elle a crié « Jacques Jacques viens voir ! » Là je vois un individu avec des tas de colliers,  une chemise, hippie quoi…  et elle lui dit, « n’est-ce pas que c’est Suzanne ? » Il me regarde et il fait « Ah oui… ! » et il repart. Et en fait c’était Jacques Demy -« Les Demoiselles de Rochefort ». J’avais sa bénédiction, j’étais engagée pour jouer dans « L’une chante, l’autre pas ». Pour viens chez moi, je jouais au théâtre. Patrice Lecomte était venu me voir.

Qu’est ce qui vous a donné envie d’animer ces ateliers théâtre ?

Déjà à Paris j’avais des élèves. Et puis nous avons déménagé avec mon mari parce que nous atteignons un âge où nous en avons assez du bruit, de la fureur. Et on a trouvé que Sens était une ville très très jolie et très amicale, très accueillante. Donc on a déménagé, on s’est installé. Et je me suis dit ben pourquoi ne pas ouvrir ici aussi un groupe parce qu’apparemment il n’y en a pas.

Vous aimez enseigner ?

Oui ! C’est quelque chose que j’aime bien. Il y a des gens qui sont naturels, qui sont doués tout de suite. Ça c’est un plaisir… faire travailler quelqu’un comme ça. On voit des choses auxquelles on avait même pas penser qui surgissent. Et puis faire travailler quelqu’un qui, au contraire, a beaucoup de mal à sortir quelque chose, à lui enlever ses peurs, à lui enlever ses craintes et doutes, à arriver à se faire se lâcher, s’ouvrir… ah c’est beau ça. Je trouve ça… whoo ! Ça m’émeut au maximum.