Le fabuleux destin de Mike Baray

Portrait de Mike Baray, « L’homme qui murmurait à l’oreille des lions ». Pendant près de 50 ans, en Europe ou en Afrique, Michel Combarre alias Mike Baray, son nom de piste, n’a jamais abandonné sa passion. Histoire du plus ancien dresseur de fauves d’Europe.

Il était une fois, un petit sénonais de cinq ans, Mike, qui rêvait de fauves, de spectacles et de cirques. Il voulait devenir « dompteur ». Cette passion l’habitait, dans ses rêves, jusqu’au jour où la poissonnerie Petit dans la Grande Rue à Sens, dont sa mère était cliente, accueillit malgré elle un phoque. Ce petit phoque, devenue une véritable attraction tant ils s’amusait dans la vitrine, consommait malgré tout beaucoup de poissons.

La poissonnerie Petit contacta le célèbre acteur Jean Richard, qui ouvrait son zoo à Ermenonville à cette époque (1955), pour une prise en charge du phoque. Le zoo le récupéra et invita les patrons de la poissonnerie à passer une journée au zoo. Mike, qui venait d’obtenir son CAP d’électricien, fut également invité, par un concours de circonstances dont il n’a pas un exact souvenir. Quelques mois plus tard, Jean Richard répondait au souhait de Mike de travailler au zoo, par télégramme. « J’ai enfourché ma mobylette et je suis parti là-bas », me dit Mike tout sourire.

Il débuta en préparant le repas des fauves, en nettoyant les cages. Il apprit peu à peu le métier de soigneur. Un jour, il dit à son collègue et ami : « Ecoute, il faut que je rentre avec les bêtes. A 7h du matin, il tenait la porte. Je rentrais avec un lion, je rentrais avec une hyène, je rentrais avec toutes sortes de bêtes. Je suis rentrée avec la panthère de Jean Richard qui avait fait un film, « Ma femme est une panthère ». Le dieu des dresseurs devait être avec moi puisqu’il ne m’est rien arrivé jusque là et la chance a voulu que la direction ne soit pas mise au courant de ça parce que je me serais fait vidé avec perte et fracas ! ». C’était en 1957. Mike Baray avait dix-huit ans.

Aujourd’hui le zoo n’existe plus. En revanche, la Mer de Sable, créée en 1963, également par Jean Richard, continue d’accueillir chaque année dans les 300 000 visiteurs.

Le temps d’une guerre

Mike doit pourtant mettre de côté son rêve car l’heure est au service militaire. En octobre 1958, il fait ses classes au sein de la fanfare militaire. Mais les marches de plusieurs kilomètres dans le froid ne l’enchantent guère. « On arrive à la gare, on était parqués, il y avait des camions. On nous faisait monter dans les camions pour nous emmener à la caserne. Et on était quarante jours sans pouvoir sortir à l’époque. Puis je vois, cirque Pinder, dimanche à Belfort. S’il y a un cirque ici, il n’est pas question que je reste à la caserne » (rires).

Mike, toujours plein de malice, conclut un marché avec l’un de ses camarades : « Tu me fais sortir de la réserve et moi je te fais rentrer au cirque ».

Mike endosse alors une veste de sous-officier, certain qu’on ne le reconnaitra pas à l’entrée, et tous deux se rendent au cirque. « On est donc sortis l’après-midi. Et comme deux mois auparavant, le patron du cirque Pinder avait vendu un éléphant à Jean Richard, je suis arrivé, j’ai frappé et j’ai dit : bonjour, voilà, je travaille avec Jean Richard, je viens d’être incorporé. Il nous a offert un café, et on est allés au cirque ». Mike propose par la suite à son Lieutenant de monter un spectacle au sein de la caserne afin de pallier à l’ennui de ses camarades. Magie et clowneries sont au programme. Mike obtient même une permission de quarante huit heures afin de récupérer son matériel chez lui.

Seulement le temps des festivités sera de courte durée. Au début de l’année 1959, Mike doit embarquer sur le Kairouan. Ce luxueux navire, mis en service en 1950, pouvait accueillir jusqu’à 1374 passagers et naviguait à la vitesse de 24 nœuds, faisant de lui le navire le plus rapide. « Je ne vous souhaite jamais de faire un voyage sur un bateau comme ça. On était entassés comme des bêtes. Et on parle du fait que les animaux doivent avoir une certaine place. Ça sentait mauvais. On était dans les cales. J’ai été malade toute la nuit. Et qui dit moi, dit les autres. Et quand on a vu le port d’Alger, on était tous heureux de voir Alger la Blanche. Mais là c’était autre chose parce que quand je suis arrivé là bas, c’était au moment où ils ont fait les commandos ».

Mike est effectivement affecté est à une unité de commando, à laquelle il restera rattaché pendant deux ans. La guerre d’Algérie, Mike l’évoquera plus tard, dans l’un de ses livres dans un chapitre intitulé « Un drôle de circuit ». C’est dans un récit teinté d’humour qu’il choisira de narrer cette sombre période de sa vie.

Retour du « Roi Lion » à ses premières amours

De retour en France en 1961 Mike poursuit son rêve et intègre, grâce à Jean Richard, l’équipe de tournage du film « Le miracle des loups » d’André Hunebelle, avec Jean Marais. Le tournage se déroulait à Mouthe, le village le plus froid de France et l’équipe disposait de deux loups pour certains plans mais c’est avec des chiens-loups grimés que Mike a effectué un long travail d’approche et de dressage pour les diverses scènes de combat, notamment, dans lesquelles il jouait un des soldats. Mike précise que « le chien-loup a la queue qui remonte et le loup a la queue pendante. Un vétérinaire avait fait une opération sur un nerf pour que les chiens loups aient la queue pendante. Mais ça n’était pas criminel parce qu’au bout de six mois, le nerf se reconstituait et le chien revenait comme auparavant ».

Une expérience qui lui aura permis d’acheter ses premiers lions et de monter son premier numéro au zoo d’Amiens avant de rejoindre la ménagerie Lambert, puis le premier cirque qui lui donna sa chance, La Voix du Nord, créé en 1955.

Mike a voyagé à travers toute l’Europe ainsi qu’en Afrique francophone, en Angola, au Mozambique, au Gabon. Et son talent l’a amené à  travailler avec les plus grandes familles du cirque (Bouglione, Pinder) ainsi que dans l’émission télévisée « La Piste aux Etoiles ».

En 1965, le cirque dans lequel travaille Mike s’installe au Palais des Sports de Beyrouth au Liban. Malheureusement le cirque fait faillite et quarante sept artistes sont bloqués. La presse aidant, chacun a pu repartir en France grâce à des dons, mais Mike reste coincé avec ses lions, dont il était propriétaire. Mike se souvient par ailleurs d’un Liban en paix, où cohabitaient diverses religions que chacun accueillait sans heurt. Mike dispose au final de vingt-quatre heures pour quitter le Liban. Une ligne américaine lui prête gracieusement un avion grâce auquel il peut rejoindre Mulhouse, puis Sens en semi-remorque.

Il a dédié sa vie aux animaux en tant que dresseur. Et il défend le cirque corps et âme, dénigré par André Malraux qui le considérait comme un « art mineur ». Mais Mike, voit le cirque comme « l’art des arts », à l’instar d’Alexis Gruss, « puisque toutes les formes artistiques sont présentes ». D’ailleurs, sept ans après son retour à Sens, sa ville natale, en juillet 2009, il fut nommé au grade de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres. « J’ai eu un grand plaisir quand Marie-Louise m’a décoré ».

L’un de ses livres « Quarante cinq ans parmi les fauves », tirée en édition limitée faute de moyens, et consultable à la médiathèque de Sens, retrace sa carrière brillante d’artiste de cirque, riche en émotions et en voyages.

« Je n’ai jamais travaillé, j’ai toujours vécu ma vocation »

Mais ce dont Mike est le plus fier, c’est d’appartenir à cette catégorie de dresseurs qui agit dans le respect des animaux. C’est une vocation dont on ne tire pas de gloire.

Le célèbre dompteur Henri Dantès estimait aussi qu’une semaine de trente neuf heures n’existe pas lorsqu’on est dresseur, qu’il faut observer et surtout qu’« il faut soigner. Quand on sait soigner, après ça suit. Et il faut avoir de la patience ».

Il faut préciser que l’appellation « dompteur », très usitée encore dans les années 50, a rapidement pris une connotation négative dans l’esprit de Mike qui l’associe aux notions de brutalité, de violence. De fait, Mike se dit « dresseur ». « C’est une relation d’amour ».

« Quand je prenais un animal, j’essayais de les prendre en 15 et 20 mois. C’était le moment idéal parce que les animaux ont été sevrés, ils ont échappé à certaines maladies parce que certaines maladies se déclarent entre 5 et 10 mois. A partir de 15 mois, d’une part, on sait qu’ils sont sains. On voit le caractère, on voit le physique, les aptitudes. Et à partir de cela, le contact avec l’homme est beaucoup plus facile. On prend conscience de faire faire à l’animal ce qui lui plait. Dans le cadre d’une discipline évidemment. Comme le gamin qui est à l’école. Il  apprend sa table et ensuite on lui apprend à écrire ».

Mike avait un numéro de lion funambule car son animal adorait être en hauteur. Il s’adaptait à chaque animal qu’il adoptait sans jamais le forcer à réaliser des actions dont il n’avait pas envie, leur accordant des moments de détente.  « Quand je sentais que l’animal était prêt à prendre contact avec moi, c’était réciproque ».

Mike tenait tant à ses animaux qu’il préférait les garder chez lui, même lorsqu’ils n’étaient plus aptes au travail. Pour lui, enlever un animal de son habitat familier est très néfaste, d’autant que le voyage peut être dangereux et occasionner des maladies, voire leur être fatal. « Ma dernière tigresse, elle avait 24 ans. Il y avait deux ans qu’elle ne travaillait plus. Elle était presque aveugle, elle avait de l’arthrose, elle avait des rhumatismes. Mais je l’ai gardée chez moi contre vents et marées. Ma tigresse, même si elle ne travaillait plus, elle entendait ses petits copains, la musique du cirque… ».

« Un triste anniversaire »

Mais c’est la nuit du 11 au 12 octobre 1966 qui le marqua particulièrement. Le 12 octobre 2016, cela fera cinquante ans que ses six lions s’échappèrent de leur enclos sur l’autoroute du Nord. Un camion, dont le conducteur avait perdu le contrôle après s’être endormi, heurta la remorque qui les transportait, si bien qu’ils furent libérés. « Un triste anniversaire » pour Mike qui se souvient parfaitement de l’incident. Un des lions, sans doute choqué par l’accident, s’en était pris à l’un des employés du cirque Sabine Rancy. Le lion, prénommé Califfe, fut tué d’une balle par un gendarme. Si Mike n’en veut pas à cet homme pour son geste qui sauva surement la vie de l’employé, il lui reproche tout de même de s’en être vanté, de s’être affiché près du lion un pied sur son flanc et d’avoir voulu en tirer une gloire, tel un chasseur avec son trophée. Mike, d’ailleurs encore très ému par cette histoire, déplore également l’absence du lion pour ce qui était du spectacle : « Non seulement ça m’a touché, mais ça a perturbé le numéro et les autres lions. il manque quelqu’un. Ils avaient vu mourir l’animal sous leurs yeux. J’ai du adapter la situation petit à petit ».

Un « Roi Lion » à la retraite

A 76 ans, Mike vit aujourd’hui une retraite paisible à Sens dont il profite pour s’occuper de son Association de sauvegarde des églises sénonaises (ASES). Mais une retraite non sans une certaine rancœur envers un cirque peu scrupuleux. Ecœuré par cette mésaventure, et vue la difficulté de trouver un cirque honnête, il vend tout et raccroche en 2014. Il confie ses fauves à un « vrai » dompteur, Farina. Mike regrette de n’avoir pas pu choisir de tirer sa révérence officiellement sur la piste comme il le méritait.

Néanmoins, titulaire d’un certificat de capacité, Mike accompagne régulièrement les jeunes sans expérience le temps pour eux de terminer leur formation. Mais la transmission n’est pas son domaine de prédilection car le métier de dresseur lui semble dépourvu d’avenir vues les nombreuses contraintes et normes imposées.

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