L’âge adulte n’existe pas

Le point sur la joue et c’est le commencement de la fin. Tout est ralenti soudain et pourtant, tout est allé très vite. En à peine cinq minutes ma vie bascule du côté obscur. J’ai visualisé cette scène des milliers de fois et chaque fois elle me laissait un goût amer. Je scrutais le moindre détail de ce souvenir afin de comprendre ce qui avait bien pu déraper. Et chaque détail m’embarquait dans une immense tristesse car je comprenais bien, malheureusement, que cet incident aurait pu être évité si mes parents n’avaient pas été si égoïstes.

Ma mère devait rendre visite à une amie que mon père n’appréciait guère. Je dois avouer que sa compagnie ne m’enchantait pas plus. Je n’aimais pas ce qui émanait d’elle. Je ne saurais dire si c’était de la nonchalance, des ondes malsaines ou juste le résultat de sa dépression ou bien un mélange. J’étais loin d’être naïve quant à la mésentente de mes parents mais j’exécrais la manière dont cette femme incitait ma mère à détester les pères ou les hommes, peut-être. Ma mère n’avait tellement pas besoin d’aide en la matière en réalité. Elle avait traversé sa vie presque sans père, avec l’idée fondée que le sien était factice. Alors elle détestait les hommes. Je crois bien qu’elle a voulu également détester mon père, dès le premier regard. Elle s’est battu, elle a aimé et puis elle a haït. Et son amie haïssait les hommes, et son mari parce qu’il lui avait mis la tête dans le four. Qu’il est dangereux de s’allier à une personne dans l’adversité. Les sentiments s’exacerbent dans les esprits, la colère se transforme en haine. La seule pensée de l’homme donne naissance à un univers chaotique contre lequel on ne peut lutter faute d’armes solides. L’esprit est torturé, rien ne va plus dans les ménages. Qu’il est dangereux de s’allier au risque de vivre chacun dans un passé dénué de sens, sombre et envahissant. Je me souviens de leurs conversations. Chacune lançait des propos haineux, chacune exprimait son ressentiment contre la gente masculine, chacune posait là dans l’espace ses états d’âme, sa détresse, son désarroi. Mais des bouches ne s’extirpaient que des pensées individuelles sans réponse de l’une et de l’autre. Elles semblaient se complaire dans leurs dialogues stériles sans jamais se faire du bien comme le font des amies. Des pensées flottaient là devant elles et chacune les ravalait à la fin de leur entretien. J’admets que le fait même d’exprimer une souffrance peut soulager. Mais la haine demeurait là sans jamais s’apaiser. Je me demandais parfois si elles resteraient là à haïr jusqu’à leur dernier souffle.

Ce jour-là ma mère a voulu m’emmener avec elle voir la haine dépressive personnifiée. Et cette seule idée m’angoissait. Mon père s’y était totalement opposé. Des mots volent en éclat et j’attends là, sur la dernière marche de l’escalier, prête à remonter dans ma chambre, mon seul refuge. Mais les mots qui éclatent sont devenus en un millième de seconde un coup de poing sur la figure de ma mère. Mon père ne frappait pas ma mère. Mais la violence faisait partie intégrante de leur ménage, je dirais même de ma vie. Des assiettes qui volent, des pots à moutarde qui se brisent contre le mur, des insultes, des crises, des pleurs, des suspicions, des menaces au couteau. Mes parents excellaient dans ce domaine. D’ailleurs le plus souvent c’est ma mère qui frappait mon père. Mon père lui avait cette fâcheuse tendance à frapper là où ça fait mal, par les mots. Ces mots blessaient ma mère autant qu’un coup de poignard. Et sa fragilité psychologique étant, la pièce se transformait en un ring immonde sans arbitre jusqu’à mes quatorze ans. Je faisais un bien piètre arbitre d’ailleurs. En réalité j’étais emportée dans leur tourbillon acide et chaotique avec pour seul objectif de les séparer quitte à utiliser moi-même la violence. Je parvenais à mes fins mais à un prix que je paie encore aujourd’hui. Ce jour là, c’est mon père qui a frappé. Lorsqu’il m’arrive de raconter cette histoire d’ailleurs, je suis surprise du parti pris des gens. Chaque fois, aucun ne déroge à cette règle par laquelle on ne doit pas frapper une femme. Et jamais ils ne se soucient de mon état mental du moment. Comme c’est étrange cette guerre par procuration dans laquelle les gens se lancent aveuglément. Comme c’est irréfléchi et puéril.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s