Michel Godin des Mers, personnage atypique et poète de la vie

Michel Godin des Mers

 

« Poète, haussons nos âmes par-dessus les horizons et que nos voeux appareillent pour l’Infini !
Ce fut l’erreur du réalisme de promener ses yeux courts autour de notre pot-au-feu et de nous en faire don une seconde fois sans nous ménager les quatre épices et les clous de girofle à ce compte cet art ne fut qu’une kleptomanie généreuse, puisque par lui nous possédons deux fois une chose qu’il nous emprunta. L’humanité perdit ainsi des temps à pivoter sur soi.
L’office de l’art est d’offrir une première fois, de ce fait l’humanité s’enrichit vraiment. Pourquoi redire, non dire ? Pourquoi refaire, non faire ? Pourquoi copier, non créer ? L’art ne consiste pas seulement à voir et à sentir son heure, mais principalement à prévoir et à pressentir par-delà les limites de son temps les idées impratiquées. »
Saint-Pol-Roux

A priori, il n’est qu’un sdf, comme on aime les nommer généralement. Pourtant il est bien plus, {“un acteur novateur artisan poète”}, un être riche avec qui il fait bon de papoter sur la place de la Bastille. Avec l’air de la mer il deviendrait Rodin. Car force est de constater qu’il est un grand sculpteur… de mots, de poésie…

Une rencontre touchante, riche en émotions, une rencontre du troisième type en quelque sorte. Si Michel est sans abri, il est avant tout un sublime orateur, censé et cultivé. Ancien acteur, sa voix porte, capte l’attention, soulève la vie sans entrer dans la polémique. La poésie est son art, le droit à l’amour et d’exister en tant qu’Homme et non en tant qu’exclu est sa lutte. Rien ne saurait lui ôter sa dignité et son amour de l’humanité, pas même le froid ni l’indifférence des passants.

Poète, musicien, et c’est un statut qu’on se doit de lui prodiguer, l’évidence même lorsqu’on s’arrête ne serait-ce que quelques minutes afin d’écouter ses récits, son histoire, sa foi en un monde plus juste. Quelques utopies jalonnent son esprit mais ses mots sont justes et ses pensées lucides. Et d’ailleurs quelle utopie ne s’habille pas de vérité finalement ? Les utopies sont juste considérées comme irréalisable. {Son œuvre}, c’est ainsi qu’il en parle, porte sur l’inégalité, l’injustice, sur le manquement de l’Etat, le non-respect de cette promesse « liberté, égalité, fraternité ». Il considère, à raison, que le peuple souverain n’est qu’un leurre car lui est exclu.

Ainsi que le stipule l’article premier de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789,
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

C’est sur ce précepte, notamment, que se fondent les revendications de Michel Godin des Mers. On ne peut nier que la société actuelle ne permet guère d’observer et de vérifier ce qui est mentionné dans cette article pour ce qui est des plus démunis.

Ainsi, selon l’article 2, « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Vue la situation de Michel et de tant d’autres parfois plus malchanceux, peut-on penser que tout être humain bénéficie de ces droits à la propriété et à la sûreté ?

« Exiger – Pour que le ressortissant, le sans-abri, ne puisse être un « enfant de la patrie », un exclu, sans droit ni titre, pour que vous ne puissiez plus expulser sans relogement préalable. La création – Par le territoire où chacun est logé à vie (le devoir en attente depuis 1789). Le code Napoléon sacre la propriété en pouvoir absolu, sans minimum citoyen : il est logique, féodal, vénal, de guerre (qui a fait ses preuves mondialement !). J’ai subi 10 expul’ sans relog’, de squats artistiques avec vols et pillage, destruction, de lieux et d’ouvrages. L’intermittent du spectacle (et bien d’autres) n’a pas droit au crédit (non solvable !). »
{Extrait de Juges}

Il est un peu le Diogène le Cynique de notre siècle, une lanterne accrochée à sa remorque, à la recherche d’un Homme. Tout comme l’œuvre de Diogène, ses écrits adoptent un style scandaleux a priori. Ce qui les différencie c’est leur perception de l’amour. Car Michel considère qu’il en est privé au contraire.

Peut-on en vouloir à un homme de s’élever ainsi contre une injustice évidente ? Les mots sont parfois violents mais c’est sans agressivité aucune que Michel s’exclame sur la Place de la Bastille, ou encore Place de la Nation. Puisque les représentants du peuple n’ont pas su protéger sa vie, il a choisi de se représenter lui-même, s’adressant aux administrations, sans vraiment de réponse.
Peut-on avoir pitié de cet homme ? Sa lutte, c’est sa survie. Il a choisi d’être, d’exister au sein de cette société en dépit de sa situation précaire, son statut de marginal. Il attend surtout qu’on le voit, qu’on le nomme, qu’on l’écoute, qu’on réponde, qu’on dialogue en somme, avec l’Homme. Comme chacun, il veut un nom, le sien, protéger son identité et son intégrité. Il ne s’agit pas là de pitié mais de considération de l’être humain tout bonnement. Et j’avoue que la compassion ne saurait être une réponse convenable aux discours et à la joie de vivre de ce grand homme, pourtant si bas dans l’échelle de la société vue sa pauvreté. Mais la richesse ne réside-t-elle pas plutôt dans le cœur de l’Homme ?

L’histoire de Michel Godin des Mers n’est pas très originale en soi mais pourtant si fréquente en France. Il la raconte ainsi :
« 1987 – Ma propriétaire bailleuse désire vendre l’appartement que j’occupe depuis 10 ans… pour payer mon loyer j’exerçais le métier d’acteur, de mannequin ; m’adonnant au meilleur de moi-même ; l’être beauté… prometteur à fautes, j’avais à mon actif des pièces, des films, des articles de presse ; manœuvre, survivant, reconnu… Mais je n’avais pas droit au crédit ! bon ! c’est une lacune de la démocratie ! […]
Entre temps, ma propriétaire me coupe le téléphone, ma source de revenus (naïf, il était à son nom) je ne peux plus payer mon loyer. Procès, appels, procès… La « Justice » m’expulse. J’étais exclu, on ignorait mon passé, […] M’installe où l’amour m’accueille. Les squats artistiques que j’avais connu « Passage du Bail », « le Couvent des Récollets », monument historique corroborant l’hypothèse supervision… Au secours ! Eclairer le roi-homme… Boum ! Expulsion par le feu ; « le Grenier », « le Bateau Ivre », « la Forge Royale », « Passage Saint-Bernard », « le La », « Amelot », « La Grange aux belles »… D’expulsion en expulsion… continue à écrire, situant mon « état », voulant me « sauver »… Participe à des manifestations avec des panneaux d’ « appels »… Ballotté entre obscur et lumière, réalité et fiction… Me ressourçant dans la création, rebondissant d’espoir… en une vérité génocide culturel, esclavagisme propriétaire. Comment ? Pourquoi ? En mon cheminement, j’ai inventé « la sixième république » de droit natif terrien. »
Il ne réclame pas de réforme de grande envergure, seulement qu’on le considère en tant qu’homme et qu’on lui accorde le droit de se loger, de manger, de vivre en somme dans la dignité.
Une rencontre touchante, riche en émotions, une rencontre du troisième type en quelque sorte. Si Michel est sans abri, il est avant tout un sublime orateur, censé et cultivé. Ancien acteur, sa voix porte, capte l’attention, soulève la vie sans entrer dans la polémique. La poésie est son art, le droit à l’amour et d’exister en tant qu’Homme et non en tant qu’exclu est sa lutte. Rien ne saurait lui ôter sa dignité et son amour de l’humanité, pas même le froid ni l’indifférence des passants.