L’homme et l’ombre

Au loin, un point lumineux scintillait et se balançait de droite et de gauche. Fixant le point en mouvement, l’homme tentait d’avancer pour le rejoindre pour mieux voir de quoi il retournait. Attiré inexorablement par ce point lumineux, rien n’aurait pu le distraire. Pas même cette ombre à ses côtés, se balançant elle aussi de droite et de gauche. Il ordonna à l’ombre de ne plus bouger car il lui fallait se concentrer sur ce point lumineux. Mais l’ombre continuait de vaciller et de grandir.

L’homme s’arrêta alors pour s’entretenir avec cette ombre, mais l’ombre s’évanouit soudain, laissant l’homme en proie à son agacement car il avait été détourné du point lumineux. Il continua de marcher, une main en avant, comme pour s’assurer que le point demeurerait à portée de main. Et l’ombre réapparut à ses côtés, rieuse, toujours agitée. L’ombre avait grandi. Le point lumineux aussi. L’homme gardait au creux de sa main le point lumineux grandissant. L’exaltation comblait son âme car il allait toucher la lumière, de ses yeux, de ses mains, de sa bouche. L’ombre s’éclaircissait à mesure que l’homme approchait la lumière, vacillant sans cesse et toujours plus violemment.  

Puis l’homme fut subitement triste de voir l’ombre s’évanouir. Car il s’apercevait ô combien il aimait sa présence agaçante. Ses mouvements incessants rythmaient son être tel un métronome. Et l’homme ressentait un sentiment de vide le pénétrer. Alors que l’ombre se détachait, l’homme perdait peu à peu son tempo. Et le point lumineux ne dansait plus autant. La lumière, attirante, tendait ses bras vers l’homme déchiré. Il s’arrêta un moment, las, déçu que cette ombre à laquelle il tenait tant disparaisse. Cette ombre qu’il haïssait, cette ombre à laquelle il ne souhaitait que la mort, l’habitait davantage alors qu’elle s’éteignait.

Pourtant l’homme désirait cette lumière qu’il avait tant convoitée. Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner l’ombre machiavélique qui à peine effacée commençait à hanter ses pensées. L’homme se sentait triste, presque abattu. Il laissait l’ombre à sa peine, oubliant la lumière qui, semblait-il, avait moins de pouvoir que cette ombre. Il l’avait tant connu, tant détestée. Et de cet amour sombre et viscéral naissait le tempo qui accompagnait l’homme sur son chemin.

Un bruit sourd, lointain, qui parfois affirmait sa présence en dansant et ricanant. Mais le tempo répétitif régulait la marche de l’homme qui convoitait la lumière. L’homme la tenait toujours au creux de sa main, le cœur battant la chamade, heureux de posséder là une chose si précieuse. Mais ce qui marque le tempo, ancré au plus profond de son être, ne saurait disparaître sans créer en lui le néant. L’ombre possède son âme autant que la berceuse possède l’enfant. L’homme appartient à l’ombre et l’homme pense posséder la lumière. Mais la lumière ne rythme pas son corps, ni son cœur. Et de près, la lumière, franche et disponible, ne danse plus, tandis que l’ombre continue de ricaner et de se dandiner. Car elle sait que lorsqu’elle meurt, l’homme fait ce qu’il peut pour l’en empêcher.

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