Libérée

Je sortais d’une soirée particulière ce soir là. Pourtant rien ne respirait le macabre ni la mélancolie, sauf peut-être les égouts, regorgeant de cadavres de rats. Les ombres des passants dansaient sur les murs de la ville m’oppressant presque tant elles étaient surdimensionnées. Elles s’étiraient au-delà des fissures, au-delà des balcons rongés par les intempéries, sans que personne ne s’en soucie. Je longeais ces murs que la grisaille n’épargnait pas cet hiver. Seuls les réverbères offraient un semblant de chaleur dans ces rues glaciales, dépourvues de vie. Les lèvres gercées, gelées par le froid, le corps endolori par la fatigue, je n’aspirais qu’à m’engloutir dans le hall de l’immeuble qui me servait de refuge de fortune en cas de forte pluie. Par malchance, il pleut toujours avant que je n’aie atteint mon propre immeuble, mon appartement douillet, si confortable.

Par ce froid, je ne risquais aucune averse et le foyer que j’affectionnais tant se trouvait maintenant à dix minutes. On m’interpella au cours de ces dix minutes, une force démoniaque élevant un complot contre moi. Ils avaient tous conspiré pour m’empêcher de rentrer chez moi, le climat, les inconnus indésirables.

Il s’approcha de moi d’un unique pas. Pourtant il me semblait bien loin. L’homme était grand, svelte et d’une élégance pareille à celle que l’on connaît, du siècle dernier. Cet homme aurait pu faire l’objet de mes fantasmes si le froid ne me poussait pas inéluctablement vers le confort.

Il me sourirait, tel un ange venu des hauteurs impalpables. Et sans me dire mot, me tira doucement par le bras jusque dans la ruelle adjacente. Les effluves de son parfum, parfum que je ne saurais décrire d’ailleurs, s’emparaient de mon être et réchauffaient la moindre parcelle de mon corps. Les seules paroles qu’il prononça furent celles d’un bourreau. Il souhaitait mon bonheur mais il me semblait plus qu’on me demandait mes dernières volontés. J’inhalais son aura, limpide, attirante. De son manteau, il m’enveloppa comme si je venais de naître. L’hiver faisait sa révérence et les premières lueurs du soleil pointaient le bout de leur nez, taquinant mes yeux clairs que l’inconnu ne cessait de regarder avec tendresse.

L’ange de la mort m’avait pris dans ces bras, m’ôtant à ce monde et ces pluies incessantes. Je laissais mon immeuble salvateur et les ombres, tournoyant de plus belle sur ces murs d’outre-tombe. Je chavirais dans un monde insensé et laissais enfin naître ce fantasme latent que m’inspirait le seul inconnu important à mes yeux, le seul homme que j’ai jamais aimé, l’ange de la mort. J’étais enfin libérée.